Kenya, Ushahidi travaille pour des élections
paisibles

Publié par AFP le Vendredi 25 Janvier 2013 à 13h16 - Focus

En 2008, une poignée de blogueurs inventaient dans l'urgence un moyen de suivre, et idéalement de prévenir, les violences qui ensanglantaient le Kenya. Ils reprennent leur souris à l'approche du scrutin mars 2013, fort d'un modèle devenu depuis un succès mondial.

crédit: Meng Chenguang - Xinhua
Nairobi, au Kenya, 7 janvier 2013. Deux jeunes aperçus dans une salle de formation du Hub de l'innovation technologique
 

La bande de copains de Ushahidi ("Témoignage" en swahili) est devenue une société à but non lucratif qui emploie 23 personnes, financée par plusieurs fondations et témoignant de l'essor des nouvelles technologies, dans ce pays traditionnellement rural d'Afrique de l'Est.

"Ushahidi" est devenu un des logiciels ouverts de cartographie participative les plus populaires au monde, utilisé à ce jour 38.000 fois dans plus de 150 pays.

Des internautes y ont encore eu recours récemment en Indonésie, pour suivre les inondations à Jakarta, en Syrie pour révéler l'ampleur des viols commis pendant la guerre civile, au Cambodge pour lutter contre les violences contre les femmes.

 

"Ce qui était à l'origine un projet collaboratif est devenue une véritable institution, ce qui est très gratifiant", souligne Juliana Rotich, 35 ans, directrice exécutive de Ushahidi.

La jeune femme doit hausser la voix pour recouvrir les cris des jeunes gens qui se livrent une partie de babyfoot acharnée derrière elle, dans le "iHub", pépinière de projets en technologies de l'information d'où on aperçoit, par beau temps, les collines de Ngong immortalisées par Karen Blixen dans Out of Africa.

Quand le Kenya avait basculé dans des combats sans précédent, après la réélection contestée fin décembre 2007 du président sortant Mwai Kibaki, l'idée d'agréger des contenus sur internet pour suivre en direct une crise politique ("mash-up") n'était pas nouvelle en Afrique. Elle venait notamment d'être étrennée par le blogueur tunisien Sami Ben Gharbia.

 

Mais les blogueurs kényans y ajoutent la possibilité d'alimenter aisément leur carte interactive par l'envoi de sms, le moyen de communication de loin le moins onéreux et le plus répandu sur le continent.

Leur initiative ne remporte alors qu'un succès d'estime (300 contributions), à comparer aux 300.000 participations recueillies par ce même logiciel lors des élections au Nigeria en avril 2011.

"En cinq ans, l'évenément le plus important a été la pénétration du téléphone mobile et d'internet" en Afrique, estime Daudi Were, un autre cofondateur de Ushahidi. "La montée des réseaux sociaux en particulier a été spectaculaire au Kenya", ajoute-t-il.

 

Les technologies au service des populations

 

30,4 millions de Kényans, soit 77,2% de la population, sont désormais équipés d'un téléphone mobile, et si le taux de pénétration ne croit plus que marginalement dans ce domaine, celui d'internet affiche une croissance à deux chiffres, avec 34,2% de la population ayant aujourd'hui accès à la Toile, surtout depuis leur téléphone portable.

Le projet participatif sur le point d'être lancé pour les élections générales du 4 mars au Kenya, "Uchaguzi" (simulation.uchaguzi.co.ke), accueillera donc également les contributions venues des smartphones et des réseaux sociaux.

Le iHub sera transformé en salle d'opération le soir du scrutin, avec l'objectif d'y mobiliser encore plus d'internautes que lors du referendum constitutionnel d'août 2010 -- deux cents alors -- pour saisir les informations, les vérifier auprès des observateurs et associations partenaires sur le terrain, avant de les répercuter sur la Toile.

 

Lors du referendum, ce système d'alerte avait permis d'alerter la police sur certains incidents isolés.

Si besoin est, les internautes kényans pourront aussi mobiliser leurs 900 camarades dans le monde, constitués depuis 2010 en une "force de soutien" (Standby Task force) qui aide à distance à élaborer des cartographies en situation de crise partout sur la planète.

Les jeunes gens de Ushahidi se disent "prudemment optimistes" sur le caractère paisible du prochain scrutin, après avoir été traumatisés il y a cinq ans par les violences tribales, si loin de leur petit monde cosmopolite, urbain et hyper connecté.

 

Juliana Rotich était alors revenue au Kenya pour des vacances, de retour de Chicago où elle travaillait comme analyste de données. "C'était tragique. Cela a ébranlé notre idée du Kenya comme une société non tribale", se souvient-elle.

"La technologie peut produire des citoyens mieux informés. Quant à savoir si des citoyens mieux informés votent de façon plus intelligente, je laisse la question aux anthropologues", plaisante Daudi Were.

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